Inter­ro­gez l’Être !

« Inter­ro­gez l’Être ! Et dans son silence – entendu comme le lieu de nais­sance de la parole – répond le dieu. Vous avez beau ratis­ser tout l’étant, nulle part ne se montre la trace du dieu. »

Le lieu de l’Être est aussi le lieu du divin. Le divin est inté­rieur, il est la source en nous qui est, jaillis­sant dans l’in­tui­tion. Ce lieu est dési­gné par la « synchro­ni­cité » de Jung, ou encore par le « ça » freu­dien. C’est l’ir­ra­tion­nel.

Chez Heideg­ger, la place des dieux est vue comme supé­rieure, trans­cen­dante alors qu’elle est imma­nente. Cela conduit à un problème de lisi­bi­lité quand on tente de signer sa quater­nité prin­ci­pale.

Le drame de cette intel­li­gence tech­nique est qu’elle se coupe de tout lien à un ordre supé­rieur. C’est cet ordre, cette mesure que vient fina­le­ment poin­ter le thème de l’être et de son oubli.

Or il vaut mieux dire que cet ordre est à la fois infé­rieur, anté­rieur, premier.

Synchro­ni­cité

La synchro­ni­cité est une appel­la­tion de Carl Gustav Jung. Elle évoque les événe­ments à la fois haute­ment impro­bables et char­gés de sens, qui surgissent le plus souvent dans la vie des gens aux moments de forte impli­ca­tion dans le quoti­dien.

Une personne chère me laisse un livre à elle en insis­tant lour­de­ment pour que je le lise, ceci pour­tant malgré mon refus motivé du thème. Des mois plus tard, je lui rend le livre que je n’ai pas même ouvert, le lui disant. Peu de temps après, une occa­sion se présente à elle de me faire un petit cadeau. Je déballe et je trouve encore une fois ce livre, neuf, puisqu’elle l’a racheté pour l’oc­ca­sion. Mon regard se fait critique devant le peu de consi­dé­ra­tion dont elle fait preuve à cet égard. C’est comme un acte manqué. Machi­na­le­ment, j’ouvre le livre et je suis surpris. Je le feuillette avec incré­du­lité et mon visage désor­mais affiche une franche hila­rité : toutes les pages du livre sont entiè­re­ment blanches ! en dehors de la couver­ture, rien n’est imprimé !

« Je t’avais bien dit que je ne voulais pas le lire ! Tu vois, il est d’ac­cord ! »

La notion de synchro­ni­cité recouvre aussi ce que l’on appelle parfois « trans­mis­sion de pensées ».

Je me réveille bruta­le­ment en pleine nuit sans raison. Je m’as­sois, regarde le télé­phone. J’at­tends quelques secondes. Sonne­rie, je décroche, c’est elle, elle est très en colère. Je me suis réveillé au moment précis ou elle a décidé de m’ap­pe­ler. Cette histoire est arri­vée deux fois en peu de temps.

Tout le monde connait des moments étranges de ce genre. Il est plus que probable que la croyance la plus ancienne en des êtres supé­rieurs découle direc­te­ment d’ob­ser­va­tions récur­rentes de ce type de phéno­mène, qui donnent forte­ment l’im­pres­sion qu’une intel­li­gence exté­rieure et nous dépas­sant est à l’œuvre. En réalité, il faudrait parler non d’une intel­li­gence exté­rieure à l’ob­ser­va­teur de la synchro­ni­cité, mais d’une certaine intel­li­gence inté­rieure. La synchro­ni­cité vécue n’est pas causale, même selon le mysti­cisme : elle n’in­dique pas une desti­née ou quelque chose d’im­muable ; elle indique que l’on est en train de vivre inten­sé­ment quelque chose avec le monde qui nous entoure, dont elle nous révèle l’im­por­tance par une espèce d’éclair de génie toujours renou­velé. Spécu­ler sur ce génie est l’oc­cu­pa­tion des reli­gions. On peut se défi­nir Sans-Dieu, on peut même réfu­ter tous les dieux, mais on ne peut évacuer le phéno­mène qui a présidé à leur nais­sance dans l’es­prit de l’homme. Les reli­gions sont des doigts qui dési­gnent une lune, la synchro­ni­cité jungienne aussi ; elles sont critiquables, mais la lune, étrange et mysté­rieuse, existe bel et bien.

Même si elle semble logique­ment être la mère de tous les mysti­cisme, la synchro­ni­cité n’est pas mira­cu­leuse ni magique ; elle est le réel en acte. Elle ne peut ni être prou­vée, ni être provoquée, mais elle ne peut non plus être réfu­tée sans être aveu­glé par son impos­si­bi­lité théo­rique causa­liste. Ses carac­té­ris­tiques nous font immanqua­ble­ment penser à la simul­ta­néité prévue par Einstein et démon­trée par A. Aspect, de l’in­tri­ca­tion quan­tique (quand deux parti­cules intriquées sont sépa­rées, elles restent corré­lées : si l’on change le spin de l’une, le spin de l’autre est modi­fié en même temps, peu importe la distance les sépa­rant).

Le terme de synchro­ni­cité désigne un ordre imma­nent incom­pré­hen­sible par la raison, mais qu’il est pour­tant possible de perce­voir. Certains peuvent même imagi­ner influer sur cet ordre en se mettant dans certaines dispo­si­tions d’es­prit de récep­ti­vité. Il est des plus inté­res­sant d’en­vi­sa­ger que le Yi-King chinois, vu comme instru­ment de divi­na­tion, est en quelque sorte un parfait mode d’ac­cès à cet ordre. Mais encore une fois, cette synchro­ni­cité provoquée du Yi-King, quand elle est réus­sie, n’est pas la divi­na­tion de ce qui doit adve­nir, c’est une indi­ca­tion de ce qui se passe présen­te­ment pour qu’é­ven­tuel­le­ment le récep­teur puisse influer sur le futur. En quelque sorte, le tirage du Yi-King nous apprend ce que nous savons déjà, mais en isolant le plus impor­tant de tout ce que nous savions déjà. L’ap­proche du Yi-King, sous l’angle oracu­laire, est un éclai­rage satis­fai­sant de la synchro­ni­cité.

De nombreuses personnes vivent, le plus souvent qu’il leur est possible, sous le signe de la synchro­ni­cité, sans même connaître ce terme. Ce type d’at­ti­tude est une foi qui ne se dit pas néces­sai­re­ment dans une reli­gion, même si, visi­ble­ment, toute reli­gion commence par là. Ce que Jung nomme « synchro­ni­cité », ce que les chré­tiens nomment « Provi­dence » et les boud­dhistes « karma », sont des mani­fes­ta­tions rigou­reu­se­ment inex­pli­cables par la science, mais indu­bi­tables parce que le plus souvent analo­gique­ment limpides pour tout obser­va­teur, malgré une proba­bi­lité abso­lu­ment infime qu’elles se produisent par la loi du chaos. C’est tout simple­ment un phéno­mène natu­rel et même presque banal pour certains, habi­tués à ce mode de penser. Dans l’exemple cité plus haut, fina­le­ment le livre n’est pas imprimé, ce qui corres­pond sans équi­voque pour quiconque à mon refus de le lire ; la proba­bi­lité de rencon­trer à notre époque ultra-tech­ni­ci­sée un livre non imprimé par erreur est déjà extrê­me­ment faible en soi ; cette proba­bi­lité rappor­tée au sens de l’his­toire que j’ai vécue devient tech­nique­ment nulle.

Jung fait une propo­si­tion des plus inté­res­sante : il met en rela­tion la causa­lité scien­ti­fique et la synchro­ni­cité, comme étant oppo­sées et complé­men­taires.

La désin­té­gra­tion radio­ac­tive est appa­rue comme un effet sans cause, donnant à penser que la causa­lité n’est pas la loi ultime de la nature

La réso­nance analo­gique est parfaite pour nous, avec de grands thèmes clas­siques.

Dyade
Causa­lité
Synchro­ni­cité
4 dyades
Diachro­nie Série
Synchro­nie Paral­lèle

Mattéi – Heideg­ger et Hölder­lin. Le Quadri­parti

Heideg­ger et Hölder­lin. Le Quadri­parti
Jean-François Mattéi

Ce livre là est celui qui a assis en moi ce qui n’était encore qu’une impres­sion : Heideg­ger a dési­gné toute sa vie durant l’objet qui est aussi celui de ma quête depuis deux décen­nies. Muni de cette confir­ma­tion j’ai enfin trouvé un sol solide, une conni­vence certes encore diffi­cile à cerner, mais nette­ment établie.

Tout en rete­nue dans ce livre, Jean François Mattéi est celui qui a exposé clai­re­ment ce que tout le monde refuse de recon­naître chez Heideg­ger, la quête perma­nente d’un méta­phy­si­cien croyant en autre chose que la Sainte et Intou­chable Raison des raison­neurs. Oui, un croyant. Et pour être plus précis, un croyant sachant qu’il croit, par oppo­si­tion à ceux qui croyant ne rien croire prétendent déte­nir une vérité hégé­mo­nique.

Le langage de Heideg­ger est hermé­tique. Il l’est pour tout le monde, mais il s’éclaire si l’on connaît la constante chez ce penseur. Depuis ses 18 ans, âge auquel on lui a offert la fameuse disser­ta­tion de Franz Bren­tano il n’a pas changé de direc­tion, même lors du tour­nant.

Mattéi est celui qui a osé dire ces choses. On peut lire des tas de livre érudits ou simples sur Heideg­ger qui passent toutes à côté du plus impor­tant en un silence pesant. J’avais débuté avec le livre « Heideg­ger » de Georges Stei­ner, qui m’a tout dit, mais sans l’es­sen­tiel. C’est un excellent exemple de ce que j’ai rencon­tré partout ailleurs que chez Mattéi et ses amis.

Quatrième de couver­ture

Heideg­ger a voulu rani­mer la ques­tion du sens de l’être en prenant le « tour­nant » qui, en même temps que son dépas­se­ment, effec­tue l’ap­pro­pria­tion de la méta­phy­sique. Si celle-ci ne peut saisir la dimen­sion origi­naire dans laquelle elle se déploie, il lui reste à évoquer l’énigme de sa prove­nance : ce dont on ne peut parler, il faut le dire.

Telle est cette unique pensée que Heideg­ger a retrou­vée dans la poésie hölder­li­nienne, des cours sur La Germa­nie et Le Rhin à la confé­rence Terre et Ciel de Hölder­lin. On a inter­prété la rencontre des deux écri­vains souabes, dans leur appel au « retour­ne­ment natal », comme une justi­fi­ca­tion du tota­li­ta­risme, et l’on a dénoncé, avec Adorno, ce pathos de l’ori­gine qui réduit la pensée à une fixa­tion narcis­sique au peuple alle­mand.

Il n’y a pour­tant aucune confu­sion entre le mythe natal et la mytho­lo­gie nazie. Ce que Heideg­ger a cher­ché dans Hölder­lin, c’est moins le poète de la terre-mère que l’épreuve de la vérité de l’être qui commande le quadrillage de la méta­phy­sique. C’est bien Aris­tote, avec le concert des quatre causes, qui a conduit Heideg­ger sur la voie de Hölder­lin.

Car si l’étant se dit de multiples façons, pourquoi ces façons se trouvent-elles au nombre de quatre ? L’énigme de la méta­phy­sique recouvre l’énigme de l’ « autre pensée », celle qui ouvre le monde selon les nervures du Quadri­parti. Terre et Ciel, Divins et Mortels expriment les harmo­niques de l’être où, à la croi­sée des chemins, s’unissent ce que le penseur nomme les « puis­sances de l’ori­gine », et le poète, les « voix du Destin ».

J.-F.M.

https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/2003-v59-n3-ltp757/008800ar.pdf

Bren­tano – Aris­tote les diverses accep­ta­tions de l’être

Aris­tote les diverses accep­ta­tions de l’être
Franz Bren­tano

Quatrième de couver­ture

Cette disser­ta­tion légen­daire de Franz Bren­tano (1838–1917), éditée à Fribourg en 1862, prend pour fil conduc­teur de son inter­pré­ta­tion de la « méta­phy­sique » comme science de « l’être en tant qu’être » le leit­mo­tiv : « l’être se dit pluriel­le­ment ». Mais quelle en est alors la signi­fi­ca­tion directe et unitaire ?
L’am­bi­tion de Bren­tano est de recons­ti­tuer une doctrine dont il s’agit à la fois de montrer et de sauver la cohé­rence. Le primat accordé à l’ac­cep­ta­tion caté­go­riale de l’être amène à resti­tuer un « arbre généa­lo­gique » des caté­go­ries dont le chatoie­ment corres­pond stric­te­ment à la diver­sité des modes de prédi­ca­tion de la « substance première ». Même si la ques­tion reste posée de savoir si la pluri­vo­cité de l’être se ramène essen­tiel­le­ment à la diver­sité caté­go­riale, ou si, au contraire, les caté­go­ries n’illus­trent qu’une plura­lité restreinte, au sein d’une accep­ta­tion de l’être dont elles déclinent les « moda­li­tés » ou les « figures », mais dont rien ne dit qu’elle serait souve­raine, cette magis­trale initia­tion demeure un jalon incon­tour­nable dans l’his­toire de la réap­pro­pria­tion moderne d’Aris­tote et du problème que pose la consti­tu­tion d’une onto­lo­gie.

Traduit de l’al­le­mand par Pascal David, profes­seur à l’uni­ver­sité de Brest.

Vrin – Biblio­thèque des Textes Philo­so­phiques
208 pages –
ISBN 978–2–7116–1127–0 – décembre 1992

Onto­lo­gie et ontique

Onto­lo­gie géné­rale et locale

On pour­rait distin­guer (l’idée est de Hegel) une onto­lo­gie géné­rale qui cher­che­rait à iden­ti­fier les prin­cipes de l’être et des onto­lo­gies parti­cu­lières qui s’oc­cu­pe­raient de secteurs précis en s’ap­puyant sur les sciences empi­riques. Martin Heideg­ger reprend cette oppo­si­tion sous les termes de « ontique » et « onto­lo­gie ».Patrick Juinet, Une onto­lo­gie plura­liste est-elle envi­sa­geable ?

Onto­lo­gies parti­cu­lières Ontique
Onto­lo­gie géné­rale Onto­lo­gie

Wiktion­naire
Ontique Rela­tif à l’étant, à ce qui est au monde
Onto­lo­gie Partie de la philo­so­phie qui a pour objet l’être en tant qu’être, qui étudie les proprié­tés géné­rales de l’être

CNRTL
Ontique Rela­tif ou propre aux êtres concrets, perçus, déter­mi­nés
Onto­lo­gie Partie de la philo­so­phie qui a pour objet l’étude des proprié­tés les plus géné­rales de l’être, telles que l’exis­tence, la possi­bi­lité, la durée, le deve­nir

Au sens strict, la méta­phy­sique c’est l’on­to­lo­gie, c’est-à-dire l’étude de l’être dans ses proprié­tés géné­rales et dans ce qu’il peut avoir d’ab­solu; c’est l’étude de ce que sont les choses en elles-mêmes, dans leur nature intime et profonde, par oppo­si­tion à la seule consi­dé­ra­tion de leurs appa­rences ou de leurs attri­buts sépa­rés. L. Meynard, Méta­phy­sique, 1959, p.15 ds Foulq.-St-Jean 1962.CNRTL – Onto­lo­gie

Meynard
Ontique La consi­dé­ra­tion des appa­rences des choses ou de leurs attri­buts sépa­rés
Onto­lo­gie Ce que sont les choses en elles-mêmes, dans leur nature intime et profonde

Exté­rieur Parti­cu­lier A priori
Inté­rieur Géné­ral A posté­riori

Voir aussi : L’on­to­lo­gie fonda­men­tale

L’on­to­lo­gie fonda­men­tale

Sens de l’être

Ontique
Onto­lo­gique
Étant
Être

Même si Heideg­ger dit se méfier d’une déduc­tion généa­lo­gique, il est patent qu’il défend la primauté onto­lo­gique de la ques­tion de l’être par le biais d’une réduc­tion à des niveaux de réflexion toujours plus élémen­taires. Anté­rieu­re­ment aux sciences ontiques, il y a les onto­lo­gies qui les supportent, mais avant celles ci et les fondant, une onto­lo­gie fonda­men­tale doit avoir débrous­saillé le sens de l’être :

Sciences ontiques leur tâche : l’ex­plo­ra­tion d’un domaine d’étant
Onto­lo­gies leur tâche : l’élu­ci­da­tion des concepts fonda­men­taux qui circons­crivent le mode d’être de cet étant
Onto­lo­gie fonda­men­tale sa tâche : la clari­fi­ca­tion du sens de l’être comme la « condi­tion aprio­rique de ces onto­lo­gies »

Heideg­ger l’énigme de l’être Jean Gron­din, Pourquoi réveiller la ques­tion de l’être ?, page 57.

Onto­lo­gie et ontique

L’être produit l’on­to­lo­gie qui produit l’étant qui produit l’on­tique. On croi­rait une quater­nité. Écri­vons là !

Ontique
Étant
Onto­lo­gie
Être
Science
Tech­nique
Sagesse
Finale
Effi­ciente
Formelle
Maté­rielle

On a l’im­pres­sion, encore, que ces mots, onto­lo­gie, sagesse, philo­so­phie, méta­phy­sique, veulent tous un peu dire la même chose à la base.

Onto­lo­gie fonda­men­tale

Décrire l’on­to­lo­gie fonda­men­tale, c’est décrire la forme et les proprié­tés univer­selles communes à toutes les onto­lo­gies.

L’écri­ture analo­gique est une forma­li­sa­tion de l’on­to­lo­gie fonda­men­tale.

Voir aussi : Onto­lo­gie et ontique

Heideg­ger – Une quadruple expé­rience de l’être

Expé­rience de l’être comme
Pur adve­nir (Erei­gnis)
Éclo­sion (aletheïa)
Présence (Anwe­sen­heit)
Surgis­se­ment (Physis)

« Très tôt s’est imposé à Heideg­ger une expé­rience de l’être comme surgis­se­ment (physis), présence (Anwe­sen­heit), éclo­sion (aletheia) et pur adve­nir (Erei­gnis). Or, selon Heideg­ger, cette expé­rience en est une qui s’offre à l’homme de manière insigne et qui a même besoin de lui, car sans lui, cette ouver­ture, cette échap­pée de l’être ne serait pas. »

Heideg­ger l’énigme de l’être, page 63, Jean Gron­din.